PEERPARTAGE : Qu'est ce que vous entendez par l'expression "infantliser les artistes" ?
Et bien, pour répondre à ça, il faut comprendre la hiérachie qui entoure l'artiste...
Les gens ne s'occupent que de ce qu'il y a sur la couverture des journaux et les pochettes de Cd : ils ne voient que la face visible de l'iceberg. Mais derrière, il y a tout un système bien rôdé.
Pour commencer, il y a le manager. En principe, il gagne 30 à 60% sur l'argent que rapporte l'artiste. Ca peut sembler beaucoup, mais ça se justifie en principe par le fait que c'est lui qui gère l'essentiel de sa carrière.
Comment décrire son rôle ? Je dirais que c’est le père, la mère, le frère et la sœur de l’artiste. Si l’artiste à faim, il lui prépare son 4 heures, s’il a soif, il lui presse son jus d’orange et s’il a besoin de chier, il lui apporte sa cuvette emballée dans du papier doré…
Ensuite, vient le producteur, qui touche 30 à 40% . C’est lui qui enregistre l’album et le rend commercial. En pratique, cela se traduit essentiellement par le fait de formater le style propre d’une musique pour qu’elle colle avec ce qui est à la mode : « Tiens vas-y, mets donc plus de basse et monte le beat à 160, ça se vendra mieux !»
Hm, vous n'exagérez pas un peu ? La description que vous donnez semble franchement caricaturale...
Ca se voit que vous n'avez jamais mis les pieds dans un studio ! Evidemment, je ne dis pas que ça se passe toujours comme ça, et heureusement, il y a des exceptions, mais elles ne font que confirmer la règle. Parce qu'au bout du compte, le système est fait pour que ça se traduise par une exploitation des artistes et des musiciens.

C'est-à-dire ?
Et bien, pour en revenir au manager, si vous lui posez la question, il répondra que sans lui les artistes ne pourraient même pas exister, mais à mon avis, la seule chose sur laquelle aboutit la relation artiste/manager telle qu’elle existe actuellement est une dépendance malsaine...
Le manager se comporte exactement comme les directeurs de conscience au 17e siècle. Il prétend tout faire pour le bien de son protégé, mais au total, il finit par penser et décider à sa place.
Et c'est pareil pour le producteur, et pour le directeur artistique, et ainsi de suite...
Pour moi, le problème vient du fait qu'on est allés dans un système tellement spécialisé que les gens qui créent la musique n'ont plus aucun contrôle sur ce qu'ils font. Le phénomène est particulièrement marquant avec le hip-hop, ou tout est fait avec des ordinateurs. Le fait d’utiliser l’informatique n’est pas un problème en soi, c’est un outil merveilleux pour la musique, mais les chanteurs finissent par perdre complètement la maîtrise de ce qu’il produisent. Ils en participent plus à rien. C’est principalement dans le tournant des années 90 que l’industrie de la musique est devenue un business totalement orienté sur le profit et le contrôle des consciences. Dans les années 80, on trouvait encore des groupes comme les Gun’s n’ Roses et Aerosmith qui jouaient comme il l’entendaient, à présent c’est fini. Le processus de formatage a débuté dans les années 90. C’est comme cela que quelqu’un comme Dr. Dre manie les groupes aux Etats-Unis. Il n’y a plus d’art, mais seulement des recettes pour vendre. Le son est calibré pour satisfaire le public, mais le public à été conditionné par l’industrie musicale à aimer seulement un certain type de son. C’est un cercle vicieux, qui aboutit à un appauvrissement extraordinaire de la diversité musicale… L’état de délabrement de ce système est vraiment si avancé que je me demande parfois comment tout cela tient encore. Enfin je ne sais pas, mais Il quand même se souvenir qu'à une époque, les artistes étaient à la fois auteurs, compositeurs et interprétes de leurs oeuvres ! Mais à présent, tout est fait pour diviser au maximum les taches, pour que les gens ne sachent plus faire qu'une seule activité extrêmement spécialisée, de façon à ce qu'ils deviennent totalement dépendants d'un petit groupe de financiers qui donne les ordres et décide qui fait quoi. Tout le système en place encourage la dépendance pyschologique des artistes et décourage la polyvalence.
Et vous pensez qu'il est possible de faire marche arrière et de revenir à un système où l'artiste serait à nouveau indépendant ?
Non seulement c'est possible, mais c'est en train d'arriver partout !. Contrairement à ce qui se passait avant, les jeunes groupes ne cherchent plus à signer à tout prix avec une major. Ils préférent faire une carrière en sa faisant connaître par Internet ou en Underground.
Quand vous connaissez les producteurs, vous voyez bien qu'en réalité, il n’aiment pas les groupes qui montrent de l’indépendance : cela remet en question leur contrôle. Mais toute une génération de musiciens est en train de révolutionner les pratiques en place, et qu'on le veuille ou non, ça va inspirer les jeunes talents qui vont venir après eux.
Par exemple, Placebo est un groupe d’auteurs-compositeurs -interprétes qui ne se laisse par faire. Ou alors il y a aussi l'exemple d'Audioslave. C'est un des premiers qui a réussi à se placer en situation de force en signant à la fois chez Universal et Sony, avant de tout envoyer ballader. C’est une nouvelle génération qui comprend comment marche le système et sait comment éviter ses pièges. En fait, si vous regardez bien, vous verrez qu'aucun groupe indépendant ne veut plus signer avec les majors, qui sont devenues tellement "connotées fric" que cela dégoûte tous les artistes. Même les plus vieux comme Radiohead ou Korn sont en train de quitter le système en rompant leur contrat avec Sony et en devenant leurs propres producteurs. Le comportement actuel des majors provoque un « effet Bush » auprès des artistes : c’est une sorte d’éveil des consciences. D'ailleurs, tout le monde sent bien que quelque chose d'absolument énorme est en train d'arriver dans ce domaine, et que selon la façon dont ça va évoluer, ça aura des conséquences très importantes pour l'avenir. |